Portrait de Sihem Souid
Tribune

Présidentielle 2027 : et si le véritable candidat était l’algorithme ?

← Retour au blog

Pendant longtemps, il fallait convaincre des électeurs. Désormais, il faut parfois aussi convaincre un algorithme.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, nous continuons à regarder une campagne électorale comme nous l’avons toujours fait : les candidats, les sondages, les meetings, les petites phrases, les débats télévisés, les unes des journaux, les alliances, les trahisons et les rivalités. Tout cela existe encore. Mais pendant que nous regardons la scène, une autre campagne est en train de se jouer en coulisses. Elle tient dans notre poche.

Chaque matin, parfois avant même d’avoir parlé à quelqu’un, nous ouvrons Instagram, TikTok, Facebook, X ou YouTube. Nous faisons défiler des dizaines, parfois des centaines de contenus. Et nous avons l’impression de choisir ce que nous regardons. C’est en partie une illusion. Car derrière notre écran, des systèmes ont déjà sélectionné ce qu’ils pensent susceptible de nous intéresser, de nous faire rire, de nous inquiéter, de nous mettre en colère ou simplement de nous empêcher de poser notre téléphone.

L’algorithme ne connaît pas nos convictions comme les connaîtrait un ami. Il connaît quelque chose de parfois plus utile : nos comportements. Il sait sur quelle vidéo nous nous sommes arrêtés trois secondes de plus. Ce que nous avons partagé. Ce qui nous a fait commenter. Ce que nous avons regardé jusqu’au bout. Et à partir de ces milliers de petits gestes insignifiants, il apprend à nous montrer davantage de ce qui nous fait réagir.

Voilà pourquoi la présidentielle de 2027 pourrait être très différente des précédentes.

Nous ne regardons déjà plus tous la même France

Il y a vingt ans, deux Français politiquement opposés pouvaient regarder le même journal de 20 heures et s’écharper ensuite sur ce qu’ils venaient de voir. Ils n’étaient d’accord sur rien. Mais au moins avaient-ils vu, en grande partie, les mêmes images.

Aujourd’hui, deux voisins peuvent vivre sur le même palier, prendre le même métro, travailler dans le même quartier et voter dans le même bureau tout en étant exposés pendant des mois à deux visions radicalement différentes du pays. L’un verra quotidiennement des vidéos sur l’insécurité. L’autre sur le pouvoir d’achat. Un troisième sur l’immigration. Un quatrième sur le climat. Un cinquième sur Gaza ou l’Ukraine.

Chacun finira naturellement par considérer que le sujet qu’il voit partout est celui dont tout le monde parle. Mais « tout le monde » n’existe plus vraiment. Il existe désormais des millions de fils d’actualité différents.

C’est probablement l’un des changements démocratiques les plus profonds de ces dernières années et nous n’en avons pas encore complètement mesuré les conséquences. Nous sommes passés d’un espace public dans lequel nous nous disputions autour d’une réalité relativement commune à une société dans laquelle chacun peut progressivement recevoir sa propre version du réel.

Le danger n’est pas que l’algorithme nous dise quoi penser

C’est beaucoup plus subtil. Il peut contribuer à déterminer à quoi nous allons penser. Et cette différence est fondamentale.

Si je vous montre dix fois dans la journée des images de violences, vous n’allez pas nécessairement adopter l’opinion politique que j’attends. Mais il y a de fortes chances que la sécurité prenne davantage de place dans votre perception du pays. Si votre téléphone vous montre pendant trois semaines des témoignages sur les difficultés à finir le mois, le pouvoir d’achat occupera probablement une place plus importante dans vos préoccupations.

Ce n’est pas de la manipulation automatique. C’est de la hiérarchisation. Et en politique, hiérarchiser les préoccupations d’une population a toujours été un pouvoir immense.

Pendant longtemps, ce pouvoir appartenait essentiellement aux médias, aux responsables politiques et aux institutions. Une rédaction décidait de mettre un sujet en une. Un journal télévisé choisissait d’ouvrir sur une information. Un responsable politique tentait d’imposer son thème dans le débat public.

Aujourd’hui, une partie de cette fonction de hiérarchisation appartient à des systèmes automatisés dont la plupart des citoyens ignorent presque entièrement le fonctionnement. Et ces systèmes ont une particularité : ils vivent de notre attention.

La colère rapporte des clics

C’est peut-être là que le problème commence réellement. Un algorithme n’a pas d’opinion politique au sens humain du terme. Il ne se lève pas le matin en décidant d’être de droite ou de gauche. Mais il sait mesurer ce qui fonctionne.

Or une explication nuancée de quatre minutes fonctionne rarement aussi bien qu’une affirmation spectaculaire de quinze secondes. La colère fonctionne. La peur fonctionne. L’indignation fonctionne. La caricature fonctionne. Le conflit fonctionne extraordinairement bien.

Et lorsque la politique rencontre cette économie de l’attention, le risque est évident : ce qui est le plus visible n’est plus nécessairement ce qui est le plus important. C’est ce qui provoque le plus de réactions.

Une vidéo peut être fausse et néanmoins efficace. Une information peut être vraie mais totalement marginale et devenir omniprésente parce qu’elle est spectaculaire. Une déclaration peut être sortie de son contexte et devenir le sujet politique de la journée.

Le danger n’est donc plus seulement le mensonge. C’est aussi la disproportion.

Et puis l’intelligence artificielle est arrivée.

Désormais, on peut industrialiser le faux

C’est ici que 2027 pourrait marquer une rupture. Fabriquer autrefois une opération de désinformation d’une certaine ampleur nécessitait du temps, des équipes et de l’argent. Il fallait écrire, traduire, monter des vidéos, créer des images, administrer des comptes.

L’intelligence artificielle change radicalement l’équation. Elle permet de créer une photographie d’un événement qui n’a jamais eu lieu. De reproduire une voix. De fabriquer une vidéo. De produire des centaines de variantes du même message. De traduire instantanément une publication. D’adapter un discours à différents publics. Et surtout de faire tout cela à une vitesse et pour un coût sans commune mesure avec ce qui était possible auparavant.

Les autorités françaises observent déjà cette évolution. VIGINUM constate l’utilisation de l’IA générative pour fabriquer des textes et des images crédibles adaptés à des contextes culturels et linguistiques précis, et estime que cette technologie peut augmenter structurellement la menace informationnelle. Les élections municipales de mars 2026 ont elles-mêmes été ciblées par quatre ingérences numériques étrangères détectées et caractérisées par les autorités françaises. (SGDSN)

La présidentielle de 2027 ne sera donc pas le début de cette histoire. Elle sera probablement la première présidentielle française à se dérouler alors que ces outils sont devenus accessibles à presque tout le monde.

Mais le faux le plus dangereux ne sera probablement pas le plus spectaculaire

Nous avons tous en tête le fameux deepfake : un candidat apparaît à l’écran et prononce une phrase qu’il n’a jamais dite. Ce type de manipulation sera certainement surveillé. Je crains davantage quelque chose de beaucoup plus banal.

Une vraie vidéo coupée dix secondes trop tôt. Une vraie photographie accompagnée d’une fausse légende. Une déclaration authentique replacée dans un contexte qui n’est pas le sien. Une statistique exacte utilisée pour démontrer quelque chose qu’elle ne démontre absolument pas. Une voix artificielle ajoutée à des images réelles.

Parce que le faux grossier finit souvent par être identifié. Le faux mélangé au vrai, lui, est infiniment plus difficile à combattre. Et surtout, il possède un avantage considérable : il suffit de quelques secondes pour le regarder, mais parfois de plusieurs heures pour le démonter.

Le mensonge est instantané. La vérité, elle, doit encore apporter ses preuves.

Et voici maintenant la révolution dont nous parlons encore trop peu

Nous allons progressivement demander à l’intelligence artificielle de nous expliquer la politique. C’est déjà en train de commencer.

Nous lui demandons de préparer nos voyages, d’expliquer nos contrats, de résumer des documents, de comparer des produits, de traduire des textes ou de comprendre l’actualité. Pourquoi la politique ferait-elle exception ?

Un électeur demandera : « Explique-moi simplement le programme de ce candidat. » « Que propose-t-il pour mes impôts ? » « Qu’a-t-il réellement voté lorsqu’il était député ? » « Compare les propositions des candidats sur l’école. » Et certains demanderont inévitablement : « Quel candidat correspond le mieux à ce que je pense ? »

À ce moment-là, quelque chose change profondément. L’intelligence artificielle n’est plus simplement un outil. Elle devient un intermédiaire entre l’électeur et le débat politique.

Une étude publiée par la Fondation Jean-Jaurès et Onclusive parle justement de 2027 comme de la première véritable « campagne IA » française. Elle montre notamment que les modèles peuvent s’appuyer sur des sources de nature et de fiabilité très différentes et qu’ils peuvent présenter comme certaines des informations erronées, imprécises ou dépassées.

Cela pose une question qui devrait nous préoccuper collectivement : qui informe l’intelligence artificielle qui nous informe ?

Quels médias consulte-t-elle ? Quels sites ? Quelles sources considère-t-elle comme crédibles ? Pourquoi certaines apparaissent-elles davantage que d’autres ? Et lorsqu’une information fausse est reproduite sur des centaines de sites, comment la machine distingue-t-elle la répétition de la vérité ?

Après le SEO, viendra la bataille pour exister dans les réponses des IA

Cette bataille est déjà en train de commencer dans les entreprises et la communication. Pendant vingt ans, tout le monde voulait apparaître en première page de Google. Demain, tout le monde voudra apparaître dans la réponse de l’intelligence artificielle.

Et la politique n’échappera évidemment pas à cette logique. Les équipes de campagne devront comprendre non seulement comment parler aux journalistes, aux télévisions, aux moteurs de recherche et aux réseaux sociaux, mais aussi comment leurs programmes, leurs prises de position et leurs candidats sont compris et restitués par les modèles d’intelligence artificielle.

Nous pourrions alors assister à quelque chose de totalement nouveau : des campagnes écrivant leurs contenus non seulement pour être lus par des humains, mais aussi pour être correctement lus par des machines.

Voilà pourquoi ma première phrase n’est finalement pas si provocatrice : convaincre les électeurs restera évidemment l’objectif. Mais il faudra peut-être d’abord réussir à être visible pour les algorithmes qui les accompagnent toute la journée.

Et nous, dans tout ça ?

C’est finalement la question qui m’intéresse le plus. Car il serait facile de faire de l’intelligence artificielle le nouveau monstre responsable de tous nos problèmes. Ce serait trop simple.

Un algorithme ne nous oblige pas à partager une information sans l’avoir lue. Une IA ne nous oblige pas à croire une image parce qu’elle correspond exactement à ce que nous avions envie de croire. Une plateforme ne nous interdit pas d’aller vérifier ailleurs. Nous avons aussi notre part de responsabilité.

Peut-être devrons-nous réapprendre quelque chose que l’abondance numérique nous a progressivement fait perdre : le doute. Douter d’une image trop parfaite. Douter d’une information qui nous met immédiatement en colère. Douter, surtout, d’une information qui confirme exactement ce que nous pensions déjà.

Car les manipulations les plus efficaces ne sont pas celles qui nous obligent à croire quelque chose. Ce sont celles qui nous racontent précisément ce que nous avions envie d’entendre.

La véritable bataille de 2027 sera peut-être celle de notre attention

VIGINUM décrit parmi les stratégies déjà observées l’amplification artificielle de sujets clivants, l’alimentation de la défiance envers les médias et les opérations destinées à modifier la perception d’un candidat ou d’un parti.

Il serait excessif d’en conclure que les algorithmes feront l’élection. Les Français voteront librement. Leur choix dépendra de leur histoire, de leurs convictions, de leur situation économique, de leurs priorités et des propositions politiques qui leur seront présentées.

Mais il serait tout aussi naïf de considérer comme neutre la technologie qui organise désormais une partie considérable de ce que nous voyons du monde.

La grande question de 2027 ne sera donc peut-être pas seulement : pour qui les Français voteront-ils ?

Elle sera aussi : qu’auront-ils vu avant de voter ?

Qui leur aura montré ces informations ? Pourquoi certaines leur seront-elles apparues cinquante fois et d’autres jamais ? Et combien de fois aurons-nous confondu ce que « tout le monde pense » avec ce que notre propre téléphone a décidé de nous montrer ?

Le véritable pouvoir de l’algorithme est peut-être là. Il ne nous dira pas nécessairement pour qui voter. Il fera quelque chose de beaucoup plus discret : il accompagnera une partie de ce que nous aurons vu, lu, aimé, détesté et partagé pendant les mois précédant notre choix.

Le véritable candidat invisible de 2027 pourrait donc bien être l’algorithme.

Il n’aura ni affiche électorale, ni permanence, ni meeting. Il ne débattra jamais sur un plateau de télévision. Il ne figurera sur aucun bulletin de vote.

Mais il sera dans la poche de presque tous les électeurs.

Sihem SouidCEO Edile Consulting