Il y a des annonces diplomatiques qui passent presque inaperçues. Et puis il y a celles qui méritent qu’on s’y arrête.
La décision de la Norvège d’ouvrir une ambassade à Doha appartient clairement à la deuxième catégorie.
Sur le papier, il s’agit de l’installation d’une nouvelle représentation diplomatique. Dans les faits, le signal est beaucoup plus fort : Oslo reconnaît que le Qatar est devenu un interlocuteur suffisamment important pour que la relation avec Doha ne soit plus gérée depuis une capitale régionale voisine, mais directement depuis le Qatar.
Ce n’est pas un détail.
Depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques en 1973, la Norvège et le Qatar ont développé une coopération dans plusieurs domaines. Jusqu’à présent, les relations norvégiennes avec le Qatar étaient principalement suivies depuis l’ambassade de Norvège à Abu Dhabi.
Désormais, Oslo choisit Doha.
Et ce choix intervient dans un contexte où le rôle international du Qatar ne cesse de s’élargir.
Pourquoi maintenant ?
La réponse est en réalité assez simple : le Qatar n’est plus seulement une puissance énergétique du Golfe.
C’est devenu un pays avec lequel il faut compter lorsqu’il est question de diplomatie, de médiation, de sécurité régionale et de dialogue international.
Le gouvernement norvégien le dit d’ailleurs sans détour. Dans son communiqué annonçant l’ouverture de l’ambassade, il souligne que le Qatar est devenu un acteur international important dans la diplomatie et la résolution des conflits et que l’engagement norvégien envers Doha a considérablement augmenté ces dernières années.
Cette évolution est d’autant plus intéressante que la Norvège elle-même possède une tradition diplomatique particulière : celle d’un pays qui cherche à jouer un rôle de médiateur, à faciliter le dialogue et à contribuer aux processus de paix.
Norvège et Qatar ont donc un terrain de convergence assez évident : la capacité à parler à des acteurs qui ne se parlent pas toujours directement.
Et dans le monde actuel, cette capacité vaut énormément.
Il suffit de regarder l’actualité récente : le 6 septembre, quelques jours seulement avant l’annonce de l’ouverture de l’ambassade, l’émir du Qatar et le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre se sont entretenus par téléphone. Les deux dirigeants ont notamment évoqué le renforcement des relations bilatérales et les efforts internationaux en faveur de la paix et de la stabilité.
Difficile, dès lors, de considérer l’ouverture de cette ambassade comme une simple décision administrative.
Un choix diplomatique, mais aussi un choix économique
Il y a évidemment l’aspect politique.
Mais il y a aussi le business.
Et là encore, le gouvernement norvégien est particulièrement clair : il parle d’un partenariat économique de longue date avec le Qatar, avec un potentiel important d’expansion et d’augmentation des exportations norvégiennes.
C’est probablement l’un des points les plus intéressants de cette annonce.
Car la relation entre les deux pays ne part pas de zéro.
La coopération économique existe depuis longtemps, notamment dans l’énergie et l’industrie. Les entreprises norvégiennes ont déjà une histoire avec le Qatar, et les deux pays cherchent aujourd’hui à élargir leur coopération vers de nouveaux secteurs.
En mai dernier, des discussions entre responsables qataris et norvégiens portaient justement sur les investissements, le commerce et les projets stratégiques.
Et les secteurs cités aujourd’hui par Oslo donnent une bonne indication de la direction prise : énergie, transition verte, technologie, défense et industrie de défense.
Autrement dit, il ne s’agit pas uniquement de vendre davantage de produits norvégiens au Qatar.
Il s’agit aussi de construire des partenariats dans des secteurs où les deux pays ont des intérêts de long terme.
Deux puissances énergétiques qui peuvent aussi parler de transition
C’est probablement l’un des paradoxes les plus intéressants de cette relation.
La Norvège et le Qatar sont deux pays dont l’économie et l’influence internationale sont historiquement fortement liées à l’énergie.
Mais les deux savent également que le monde énergétique de demain ne sera pas celui d’hier.
La Norvège dispose d’une expertise considérable dans les technologies offshore, l’énergie, les infrastructures et certaines technologies vertes. Le Qatar, de son côté, investit massivement dans la diversification de son économie et dans les technologies nouvelles.
Le gouvernement norvégien cite lui-même la transition verte et la technologie parmi les secteurs dans lesquels il voit des intérêts économiques communs.
C’est donc une relation qui pourrait progressivement dépasser le traditionnel « pétrole et gaz ».
Et c’est peut-être là que cette annonce devient particulièrement intéressante.
Parce qu’une ambassade, ce n’est pas seulement un drapeau devant un bâtiment.
C’est une présence permanente.
C’est un ambassadeur, une équipe diplomatique, des contacts quotidiens avec les institutions qataries, les entreprises, les investisseurs, les universités, les acteurs culturels et la société civile.
C’est aussi une capacité beaucoup plus importante à accompagner les entreprises norvégiennes qui souhaitent entrer sur le marché qatari et, inversement, à faciliter les échanges avec les acteurs qataris intéressés par la Norvège.
La diplomatie ouvre souvent la porte. Le business entre ensuite.
Une décision qui en dit long sur l’évolution du Qatar
C’est finalement cela que je retiens de cette annonce.
Pendant longtemps, lorsqu’on parlait du Qatar à l’étranger, on parlait essentiellement de gaz, de pétrole, d’investissements ou de grands événements sportifs.
Aujourd’hui, ce n’est plus suffisant pour comprendre le pays.
Le Qatar est devenu un acteur diplomatique à part entière, capable de dialoguer avec des puissances très différentes et de jouer un rôle dans des dossiers internationaux particulièrement complexes.
Et lorsqu’un pays comme la Norvège, stable, pragmatique, économiquement puissant et doté d’une diplomatie reconnue décide de renforcer sa présence à Doha, ce n’est pas simplement le Qatar qui accueille une nouvelle ambassade.
C’est aussi une reconnaissance supplémentaire de la place prise par Doha sur la scène internationale.
Parce que la diplomatie ne se mesure pas uniquement au nombre d’ambassades que l’on ouvre.
Elle se mesure aussi au niveau de confiance, d’intérêt et d’attentes que ces ouvertures traduisent.
Et aujourd’hui, la Norvège vient clairement de dire qu’elle considère que Doha mérite une présence diplomatique permanente, renforcée et tournée vers l’avenir.
Ce n’est pas une petite nouvelle.
C’est même une excellente nouvelle pour les relations Qatar-Norvège et un signal intéressant sur la place que le Qatar occupe désormais dans le monde.
Sihem Souid